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Faut-il avoir peur d’une centrale nucléaire chinoise au Royaume-Uni ?



Faut-il avoir peur de l’entrée des Chinois dans le nucléaire britannique ? Et voir dans leur financement de nouvelles centrales le cheval de Troie de Pékin dans un secteur industriel très stratégique ? A Londres, la question se posait à la veille de la signature, mercredi 21 octobre, en présence du président chinois, Xi Jinping, en visite d’Etat au Royaume-Uni, d’un important accord entre EDF et ses partenaires China General Nuclear Power Corporation (CGN) et China National Nuclear Corporation (CNNC). Cet accord prévoit, en effet, que le groupe français investira les deux tiers des 33 milliards d’euros que coûteront les deux premiers réacteurs EPR (réacteur pressurisé européen, dit de troisième génération) prévus sur le site de Hinkley Point, et les entreprises chinoises le tiers restant. Il prévoit également deux autres EPR cofinancés par les Chinois et la construction d’un « Hualong » chinois – « Dragon », le réacteur de troisième génération 100 % chinois.
Une centrale nucléaire chinoise peut-elle menacer les intérêts britanniques ?
Les services de renseignement expriment clairement leurs inquiétudes. « Il y a un grand désaccord entre les hommes d’argent et ceux chargés de la sécurité, note un membre des services de renseignement britanniques dans le Times. Le Trésor public n’écoute personne – il considère la Chine comme une opportunité ; nous, nous voyons la menace. »
Dans les mêmes colonnes, Jeffrey Henderson, de l’université de Bristol, estime que « ce serait une dangereuse folie de laisser cet accord se faire », rappelant que CNNC est partie intégrante du complexe militaro-industriel chinois.
Le conglomérat est un des dix consortiums de l’industrie de défense (aviation, missiles, blindés, frégates…) sur lesquels repose la puissance militaire chinoise, indique le Centre de recherches internationales dépendant de Sciences Po.
Le MI5 (services de contre-espionnage britannique) a publiquement déclaré que « les services de renseignement chinois continuent de travailler contre les intérêts britanniques », notamment à travers le cyberespionnage.
Certains responsables imaginent un scénario où les Chinois installent des « portes secrètes » dans le système informatique permettant de contourner le contrôle des autorités britanniques sur la centrale nucléaire. En cas de grave crise diplomatique, la Chine pourrait en profiter pour éteindre la centrale et priver le Royaume-Uni d’une partie de son électricité.
« Aucun autre pays en Europe ne signerait un tel accord, souligne Paul Dorfman, de l’Institut sur l’énergie de l’University College de Londres. L’Amérique n’imaginerait jamais de laisser la Chine avoir une telle infrastructure stratégique. L’idée que le Royaume-Uni soit prêt à le faire est hallucinante. »
Outre-Atlantique, aucun groupe étranger ne peut détenir la majorité dans une entreprise nucléaire. En 2008, EDF n’avait été autorisé à prendre que 49,9 % de Constellation Energy.
Y a-t-il des craintes à avoir sur la qualité de la construction ?
Sur le site de la centrale nucléaire d'Hinkley Point, dans le sud-ouest de l'Angleterre, en octobre 2013.
« Les Chinois construisent leurs centrales très vite, constate un spécialiste de la sûreté nucléaire, qui a travaillé en Chine et au Royaume-Uni. En partie parce qu’ils peuvent mobiliser des effectifs plus vite et accélérer les chantiers, mais en partie aussi parce que l’autorité de sûreté est beaucoup moins stricte. »
En l’espèce, ce ne sera pas elle, mais le « gendarme » du nucléaire britannique qui assurera le contrôle du chantier et des installations. Et il n’a pas une réputation de laxisme. De surcroît, EDF s’est engagé à aider CGN et CNNC dans les démarches de certification du « Hualong 1 ». On voit mal ses ingénieurs se montrer complaisants vis-à-vis d’un réacteur qui est par ailleurs concurrent de l’EPR français.
Enfin, il devrait être construit selon les normes sociales en vigueur sur les chantiers nucléaires britanniques. On peut aussi faire confiance aux mouvements antinucléaires pour faire pression sur les constructeurs pour qu’ils ne transigent pas sur la sûreté. Néanmoins, l’histoire nucléaire chinoise a connu quelques sérieux problèmes. C’est particulièrement le cas de la centrale de Daya Bay, près de Hongkong. En 1987, quand CGN la construisait, son sous-traitant a « oublié » plus de la moitié des tubes d’acier censés renforcer une des plates-formes de béton : 316 sur 576 d’entre eux n’ont pas été installés.
De quoi poser de très sérieuses questions sur la fiabilité de la centrale, et par extension, sur celles du reste de la Chine continentale.
Qui sont réellement CGN et CNNC, les deux partenaires d’EDF ?
Ces deux géants de l’atome chinois ne sont pas des inconnus. Ils ont récemment introduit leurs filiales de production d’électricité en Bourse. Deux opérations à succès qui ont démontré le potentiel de développement de ces sociétés, en Chine et à l’international. CGN est un géant de l’électricité de la province du Guangdong. Partenaire historique d’EDF, il a fortement contribué à la relance du programme nucléaire chinois voulu dès le début des années 1980 par Deng Xiaoping.
L’histoire et la structure de CNNC sont très différentes. Ce conglomérat tentaculaire, créé en 1988 à partir de l’ex-ministère de l’énergie nucléaire, a conservé des liens étroits avec l’appareil militaire. Son activité regroupe ce que font EDF, Areva et le Commissariat à l’énergie atomique. Depuis des années, Areva négocie avec CNNC la vente d’une usine de traitement des combustibles usés du type La Hague (Manche).
Après avoir pris le contrôle de CGN, Pékin pousse à la fusion des deux groupes, qui travaillent sur le Hualong 1. En mai 2015, la Chine a lancé la construction d’un exemplaire dans la province du Fujian.
Est-on allé trop loin dans les transferts de technologies ?
L’EPR actuel ne doit plus avoir de secrets pour CGN puisqu’il en construit deux, avec EDF, sur le site de Taïshan, près de Macao. CGN est le partenaire historique du groupe français, qui l’a aidé à se développer dans le nucléaire depuis les années 1980. Ainsi EDF a-t-il construit deux centrales : inaugurées respectivement en 1994 et 2002, Daya Bay et Ling Ao fonctionnent sans difficultés. Ces modèles ont été « sinisés », comme la deuxième tranche de Taïshan, et reproduits ailleurs.
Une question demeure : en s’associant aussi étroitement aux Chinois contre la promesse du marché de l’empire du Milieu, les Français n’ont-ils pas lâché la proie pour l’ombre ? Car si la Chine a ouvert des voies en Argentine, au Pakistan, en Roumanie et en Afrique du Sud, seul le Royaume-Uni peut faire figure de vitrine pour sa technologie.
L’histoire du partenariat nucléaire sino-français parle d’elle-même : on est passé de la construction de centrales de technologie française en Chine, avec transfert de technologie dans les années 1990, à la construction de centrales très modernes par la Chine deux décennies plus tard. Seule, sans l’aide des Français.